Blockchain, une nouvelle révolution dans la santé ?

21 avril 2016

Blockchain. Rarement un mot aura investi la sphère médiatique aussi rapidement. Et suscité autant d’espoir et de fantasmes… De quoi s’agit-il exactement ? Quel pourrait être l’apport de la blockchain en matière de santé ? Quel impact envisager sur l’organisation de notre système de soins, sur l’accès aux datas et sur la notion même de mutualisation ?

Le Hub Santé a interrogé l’un des experts français sur le sujet : Jean-Christophe Desprès, cofondateur de l’agence Sopi, spécialiste des communautés et directeur des études du Club Jade, un think tank dédié à l’analyse des transformations liées au numérique, en santé notamment.

AVANT-PROPOS

La blockchain est née dans le sillage de la création de la monnaie virtuelle Bitcoin en 2009. Mi outil, mi technologie informatique, c’est ce qui a permis d’organiser les transactions en Bitcoins de manière sécurisée grâce à un mode de cryptage complexe.

La blockchain est souvent comparée à un immense livre de comptes, composé d’une multitude de pages (les blocs) sur lesquelles sont inscrites (cryptées) toutes les informations relatives aux transactions (montant, date, identité des personnes impliquées). Les personnes qui ont la capacité d’écrire sur ces blocs sont des « mineurs » : ils mettent leur puissance de calcul informatique au service du réseau et sont rémunérés pour chacune des transactions qu’ils valident.

La validation d’une transaction verrouille le bloc dans laquelle est est enregistrée : l’information est alors distribuée entre tous les membres du réseau et le bloc ne peut plus être modifié. C’est pour cette raison qu’on dit que la blockchain assure à la fois transparence et incorruptibilité des données échangées.

 

Des réseaux d’échanges sans tiers de confiance, ni administrateurs

La plupart des experts comparent le potentiel de la blockchain à la révolution Internet qui a permis la communication directe, d’individu à individu, sans intermédiaire. « C’est la même chose pour la blockchain, à la différence que celle-ci ne concerne pas la communication, mais les transactions et les échanges de valeurs » précise Primavera de Filippi, chercheuse au CNRS et au Berkman Center for Internet & Society à l’Université d’Harvard (dans une interview accordée à Deloitte le 26 janvier dernier à lien).

La promesse principale de la blockchain est de proposer de nouvelles formes d’organisations, une nouvelle forme de gouvernance, sans autorité centrale de contrôle. L’idée étant de faire fonctionner des réseaux d’échanges sans devoir recourir à un tiers de confiance (intermédiaire) et sans administrateur. Dans l’univers blockchain, on appelle ce genre de réseau une « organisation autonome décentralisée » (ou DAO pour « Decentralized autonomous organisation ») car il est administré directement par son logiciel matrice, indépendant de toute intervention humaine et autosuffisant en ressources pour fonctionner.

Le réseau Bitcoin en est l’illustration parfaite : les membres inscrits sur la blockchain Bitcoin se servent de ce service de paiement décentralisé qui ne dépend d’aucune autorité. On imagine aisément, aussi, comment cette autonomie d’action pourrait servir à simplifier d’autres échanges : un musicien pourrait, par exemple, décider de vendre ses titres directement en ligne, sans avoir besoin d’un tiers de confiance (une maison de disques), pour vérifier la solvabilité de l’acheteur et fournir le fichier en échange.

Automatiser les prestations sociales…

Certains imaginent déjà se servir de la blockchain pour améliorer le fonctionnement des services publics. Aux Etats-Unis, le Professeur Alex Pentland du MIT réfléchirait à la possibilité pour un État de se lier directement à chacun de ses citoyens par l’intermédiaire d’une blockchain dédiée, afin de personnaliser et d’automatiser les prestations sociales. Pour y parvenir, et supprimer ainsi tout l’étage administratif, il faudrait programmer des algorithmes complexes et sur mesure, intégrant, entre autres, tous les paramètres déterminant les niveaux de prestations et d’imposition. En langage « blockchain », ce type de logiciel script s’appelle un « smart contract » (contrat intelligent). Primavera de Filippi imagine elle aussi s’en servir pour « collecter des impôts par Paypal ou par n’importe quel autre moyen technologique. Il est aussi possible d’imaginer que l’on puisse automatiser les prestations de protection sociale par le biais des smart contracts, de façon informatisée… »

La blockchain, une innovation qui fait débat

Mais si la blockchain n’est encore qu’un concept au potentiel immense, les débats font déjà rage. Les spécialistes ne sont pas d’accord entre eux pour déterminer si la blockchain pourrait fonctionner sans un principe monétaire sous-jacent (que ce soient des Bitcoins, des Ethers ou autres…), ou par quoi le remplacer, ne serait-ce que parce qu’il faut rémunérer ceux qui mettent leur puissance de calcul informatique au service du fonctionnement de la blockchain (les « mineurs »)…

Il y a aussi un point d’achoppement qui divise le canal historique des réformateurs sur la méthode à appliquer pour limiter la consommation de puissance de calcul (source de pollution) ou en libérer une partie (sous peine de voir le réseau ralentir) : réduire la taille de chaque transaction ou doubler la taille de chaque bloc…

Enfin, avec ses promesses d’autonomie informatisée et de désintermédiation, la blockchain soulève des inquiétudes de taille : quid des personnes dont les emplois auront été détruits ? Quel genre de société émergera avec la naissance d’une nouvelle oligarchie composée de geeks et de juristes ? Qui sont ces « mineurs » qui permettent à la blockchain de fonctionner, et dont on nous dit qu’ils sont à ce jour majoritairement regroupés dans des « fermes » en Chine ?

 

En attendant d’obtenir des réponses à ses questions, Le Hub Santé a questionné Jean-Christophe Desprès sur l’impact potentiel se la blockchain sur la santé…

JCD

Jean-Christophe Després

Selon vous, quel est l’apport envisageable des « smart contracts » et des « organisations décentralisées autonomes » sur l’organisation du système de santé, la Sécurité sociale notamment ?

L’essor des organisations autonomes décentralisées (ou distribuées) ouvre deux horizons principaux.

Le premier est une réplication de ce que tentent d’opérer les banques actuellement pour réduire le coût d’échange des données et fluidifier les échanges interbancaires. Or, il ne s’agit en réalité ni d’autonomie, ni de décentralisation : ce consortium (initié par la startup R3CEV) réunit les plus grandes banques mondiales dans le but de fixer un standard de marché. C’est donc tout sauf un système décentralisé.

Le second, lui, pose une autre question : celle de la préservation du rôle de tiers de confiance des institutions. Une fonction que, par nature, la blockchain rend caduque avec ses « smart contracts ».

En somme, si la première piste offre comme seul intérêt la concrétisation de gains de productivité, la seconde ne semble pas réaliste à court terme. Car même si en théorie, on pourrait se passer des institutions, plusieurs obstacles seront difficiles à lever : apporter la preuve de la possibilité du passage à l’échelle des DAO et surtout, franchir le seuil d’acceptabilité d’une telle révolution face au blocage des institutions, aux craintes du grand public et à l’impact sur l’emploi notamment.

Cependant, une troisième voie semble envisageable, celle de la constitution d’une communauté de santé au sein de laquelle chacun des acteurs jouerait un rôle soit de fédérateur communautaire – la confiance n’est pas nécessaire une fois dans le système, mais est primordiale en amont – soit d’expert, que ce soit sur le plan médical ou assurantiel.

En tout état de cause, appliquée à la santé, la révolution blockchain dessine des tendances incontournables : horizontalisation de la relation entre patients, institutions, entreprises privées et professionnels de santé ; intégrité, transparence et exhaustivité des données.

Concrètement, la blockchain pourrait permettre à la Sécurité sociale de résoudre les aspects de transparence pour lesquels l’institution rencontre de nombreux obstacles et de cesser d’agir en gendarme vis-à-vis des médecins en devenant leur partenaire grâce à cette horizontalité nouvelle.

De plus, elle offrirait une accessibilité exhaustive aux données ce qui permettrait de bâtir un système de santé data-driven parfaitement complet et documenté.

Ainsi, on pourrait envisager que tous les protocoles de recherche clinique soient documentés sur une blockchain. Cela garantirait l’incorruptibilité des données, de leur évaluation et de la restitution des résultats, alors qu’on sait qu’aujourd’hui, 70 % des études reposent sur des données dont la fiabilité et l’intégrité ne sont pas totales… En effet, les promoteurs d’une étude partent généralement d’une intuition et se débrouillent pour la confirmer, quitte à gommer les données qui n’entrent pas dans le cadre. En mettant fin aux manipulations, aux rapports de pouvoir et bidonnage, la blockchain rendrait la confiance dans les études…

Comment la blockchain pourrait-elle rendre au patient la souveraineté sur l’usage de ses datas ?

Ce point est fondamental car la révolution est à portée de souris. Dès aujourd’hui, il serait possible de remplacer la carte Vitale par un périphérique format clé USB ou carte de crédit comme maintenant. Par un code PIN, le patient débloquerait l’accès à un espace crypté sur lequel il aurait toute latitude pour piloter son tableau de bord personnel et autoriser l’accès à ses données, ou pas, à son médecin traitant, des chercheurs, des laboratoires, son assureur, sa pharmacie…

Une preuve de chaque accès aux données serait enregistrée sur une blockchain offrant une transparence totale quant à l’utilisation des données personnelles, anonymisées ou non, selon le choix du patient. De la même manière, d’un simple coup d’œil dans la blockchain, le patient retrouverait son historique de soins et pourrait décider de le partager avec un nouveau médecin, la Sécurité sociale ou encore son assureur. Le patient se retrouverait au cœur d’une nouvelle communauté de santé combinant maîtrise des choix et optimisation des compétences des professionnels de santé.

Au-delà de la liberté de choix pour déverrouiller l’accès à ses données, un autre pouvoir est rendu au patient : celui de pouvoir s’assurer que l’intégralité de ses données sont bien conservées, en toute intégrité (non corrompues), pour lui garantir un suivi de santé de meilleure qualité car plus prédictif.

On entend souvent dire que la blockchain va permettre de réinventer le principe de la mutualisation… Quel impact imaginez-vous sur les financeurs de la santé tels que les assureurs ?

Pour les assureurs santé, le premier bénéfice repose sur l’amélioration de l’analyse du risque, rendue possible par une meilleure qualité – et quantité – des données recueillies. La suppression quasi induite des fraudes générera également des économies considérables.

Mais au-delà de ces bénéfices attendus, on est en droit de se demander si la blockchain va exacerber l’individualisation du risque ou si elle est compatible avec la mutualisation ?

Grâce à la relation de confiance nouée avec leurs clients et à leur expertise des mécanismes de solidarité dans le partage du risque, les assureurs ont toute capacité à endosser un nouveau rôle : celui d’animateur de leur communauté. Cela correspond selon moi particulièrement au rôle des assureurs qui travaillent sur le partage des risques. Ils ont donc toute légitimité et toute l’expertise requise pour se saisir de ce sujet afin de réinventer la mutualisation. Sans quoi, c’est vrai, la technologie blockchain pourrait conduire à l’individualisation complète des risques. Pourtant, il m’est difficile d’imaginer que le sort des membres d’une communauté pourrait être scellé en absence totale de normes. De fait, ce serait totalement contradictoire avec l’esprit même des organisations autonomes décentralisées qui fédèrent des individus mus par un intérêt partagé.

Les assureurs complémentaires en santé doivent donc mettre la blockchain au cœur de leur réflexion pour réaliser leur transformation. C’est notamment à travers l’utilisation des « smart conctracts » qu’ils pourront intégrer, en toute transparence, la caractérisation des risques et les mécaniques de solidarité opérant au sein d’une communauté, ce qui permettra, aussi, à chacun de rallier librement l’offre de couverture qui lui convient.

 

Pour en savoir plus :

« Code is law » de Lawrence Lessig
http://harvardmagazine.com/2000/01/code-is-law-html

Primavera de Filippi :
http://equationdelaconfiance.fr/rencontre/primavera-de-filippi-il-faut-davantage-enseigner-la-technologie-aux-juristes
https://bitcoin.fr/conclusion-big-gang-blockchainprimavera-de-filippi/

Comprendre la blockchain (le livre blanc de U)
http://www.uchange.co/#whitepaper

Bitcoin?: crise de croissance et querelle de chapelle (Le Monde)
http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/03/22/bitcoin-crise-de-croissance-et-querelle-de-chapelle_4887776_3234.html#Jcel1aWiet9zzyMm.99

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